
Thématique : Les musiciens
Hector BERLIOZ (1803 - 1869)
La révolution française venait de s'apaiser, peu avant 1800, parmi les galanteries et l'agiotage du Directoire. Sur l'un des coteaux qui descendent des Alpes vers le Rhône, la vie s'écoulait, tranquille, heureuse, monotone, et vraiment paisible malgré la gloire de Bonaparte.
Louis Berlioz venait de se marier à la Côte Saint-André dans l'Isère. Issu d'une vieille famille dauphinoise, très estimée dans le pays et riche, c'était un aimable disciple des philosophes du XVIIIe siècle. Sa femme était exaltée, irascible et fort dévote.
Le 19 de frimaire an XII, c'est-à-dire le 11 décembre 1803 naquit à cinq heures du soir l'enfant qui deviendra un homme de génie, Hector BERLIOZ. Louis Berlioz était médecin, peu ambitieux mais affable, obligeant, charitable. Il propose à son fils diverses connaissances et chaque jour il exige que son fils lui récite quelques vers d'Horace ou de Virgile. Il reçoit beaucoup d'affection paternelle d'une âme aimante et qui fait de la vie une expérience mélancolique.
Un jour, Hector vers l'âge de douze ans trouve un flageolet dans un tiroir, il souffle : son père lui indique le doigté et commence à apprendre les notes à ce gamin, au futur Berlioz… février 1803 : Mariage de Louis Berlioz et de Joséphine Marmion.
Leurs enfants :
Hector né le 11/12/1803 mort le 08/03/1869,
Nanci née en 1806,
Adèle née en 1814 morte le 02/03/1860, Prosper mort né
Le 22 mars 1821, il fut reçu bachelier. Il choisit la même carrière que son père et part à Paris. Il s'installe au Quartier Latin, il n'a pas encore dix huit ans. Hector est plus capté par la musique que par les leçons d'anatomie et par l'amphithéâtre de médecine. Pour frayer dans ce Paris de Louis XVIII, il avait été fort bien préparé par sa famille de notables dauphinois. Il était parfaitement heureux et sans nulle contrainte, se laissait aller à son goût pour la musique.
Son premier maître fût Lesueur. Hector donne sa première composition importante le 10 juillet 1825 à Saint-Roch. « La Messe » produit un effet d'enfer ! Lesueur lui dit :« Vous ne serez ni médecin, ni apothicaire, mais un grand compositeur, vous avez du génie ; je vous le dis parce que c'est vrai. »
En effet, dans cet essai retentissait déjà quelques accents dramatiques du futur Requiem de Berlioz. Il a vingt deux ans, on joue sa musique et on l'admire : le monde s'ouvre devant lui ! Ses Dieux étaient Gluck, Weber, Spontini, Lesueur… Il résolut de concourir pour le prix de Rome. Il est éliminé dès la première épreuve en juillet 1826. Louis Berlioz va céder à ce fils, il l'autorise à étudier la musique et non plus la médecine. Il entre au conservatoire le 26 août 1826 à l'école Royale de musique.
A ce futur romantique, à cet aspirant Jeune-France, il fallait du strepitoso : des œuvres mouvementées, hautes en couleur, passionnées, comme sa mère il avait le goût du dramatique, de l'excessif. Il aspirait à ce qui est grand, neuf, primitif, abrupt.
De nouveau Hector se présente au prix de Rome en juillet 1827, effrayés par la composition, les vieux musiciens le déclarèrent « inexécutable ».
Désespoir. De sa famille, pas d'argent. Dans sa chambre, quelle tristesse. Il tombe malade. Le docteur Berlioz apprend cela, fut ému, et rendit la pension. Dans ce cœur ardent, l'échec exaltait l'orgueil, la confiance en soi-même, le sentiment qu'on est autre, qu'on est unique.Berlioz, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Sainte-Beuve, Eugène Delacroix, Prosper Mérimée, Michelet, Janin, ont alors de 24 à 30 ans. Venus de points divers, marchant à la conquête d'un même idéal, ils commencent à faire route ensemble, à fraterniser.
Hector découvre Shakespeare et tombe fou amoureux de la troublante Ophélia ou Juliette que joue Harriett Smithson. Ebloui, transfiguré par elle, quelle musique ne rêve-t-il pas d'écrire ! A ce moment-là se joue du Beethoven au printemps 1828, coup de foudre, tempête. Comment se faire connaître ?
A Paris, parmi les musiciens, on commençait à parler du romantique Berlioz : son activité, ses menées révolutionnaires aux soirées de l'Opéra, sa chevelure rousse et embroussaillée… Il a vingt quatre ans et demi.
Il a pleine conscience de sa force créatrice, il va écrire les « huit scènes de Faust », c'est-à-dire la moitié d'un de ses chefs-d'œuvre, la moitié de « la Damnation de Faust ». On est en 1828 et son génie se révèle, il n'a pas vingt cinq ans. Il obtient le second prix de Rome en juillet 1828.
En 1830, il est le seul musicien, il a une force indomptable, un caractère à la fois repoussant ou séduisant, c'est lui l'élu, marqué du signe mystérieux. Tous les autres sont loin derrière lui, seul, vraiment artiste et créateur, il a le don de la vie.
Le plus urgent c'est de préparer une œuvre pour un concert, afin de remporter un succès en public avant le concours de Rome. L'infernale passion pour Harriett Smithson le ravage encore. Il écrit sa symphonie, il médite, combine.
Le 21 août 1830, il eut enfin le grand prix de Rome. Amoureux d'une Camille de 19 ans, capricieuse, rieuse. Camille Moke devient sa ravissante sylphide, son Ariel, sa vie… mais pour Camille, Hector n'est qu'une agréable distraction. Berlioz donnera sa « Symphonie Fantastique » le 5/12/1830 à l'Opéra, représentation au bénéfice d'Harriett Smithson, son ancienne muse. Cette œuvre allait ouvrir une nouvelle carrière à la musique d'orchestre. Jaillie de l'imagination d'un débutant et marquée de l'esprit de 1830, elle restera vivante au bout de bientôt deux siècles . . Artistes et littérateurs, saluaient la géniale aurore du grand compositeur romantique.
La mère de Camille consent à fiancer « son ange » au brillant maestro.
Mais Hector doit partir avant le 01/01/1831, le lauréat de Rome doit être hors du royaume de Louis Philippe. Sinon, il perd sa pension de mille écus pendant cinq ans avec le logement de Rome. Il est musicien officiel. Il doit s'y soumettre. Et Camille ? Il part et Camille le laisse sans nouvelle jusqu 'au 14 avril. Il apprend que la belle, épouse monsieur Pleyel, facteur de pianos.
Il va penser un instant tuer les deux traites, se retrouve à Nice mais abandonne ce projet. Il garde sa pension. Retourne à Rome. Il s'ennuie à en devenir fou. Il ne retourne en France qu'au printemps 1832, mais ne peut s'y montrer qu'en octobre ou novembre, alors il voyage. De nouveau à Paris, ses pas et son concert se mêle de nouveau à ceux de l'actrice Harriett Smithson.
Le 9 décembre 1832, il donne son roman musical « La Symphonie Fantastique » à la salle du Conservatoire. Près du chef d'orchestre, se tient Hector Berlioz, svelte, chevelure rousse en flamme, arcades sourcilières bossuées, nez busqué ; et dans les yeux enfoncés et voilés d'ombre, deux lueurs bleues qui frémissent, scintillent, lumineuses.
Grisé par le succès, Berlioz qui devait partir pour l'Allemagne redonne son concert le 30 décembre. Cet hiver-là, c'était lui, le lion de la musique passionnée !
Lui et son jeune ami Frantz Liszt, le « Paganini du piano ».
Après d'immenses péripéties, Berlioz et Harriett Smithson se marient le 3 octobre 1833. L'un des témoins était Liszt. Mariage original, faisant grand bruit.
En 1834, pendant qu'Harriett attend un enfant, Berlioz compose tout à son bonheur et en parallèle fait le journaliste pour survivre . Il reçoit ses amis dans sa maison : Alfred de Vigny, Liszt ou Chopin.Au « Rénovateur » et à la « Gazette musicale », sa position de critique musical s'affermit. On cite ses articles. Il s'impose comme journaliste. Le 14 août 1834, Berlioz devient l'heureux père de Louis.Le 23 novembre 1834, il donne un grand concert vocal et instrumental. Cent musiciens – C'est la première audition d'Harold en Italie. Les amis sont là mais le public n'est pas conquis.
Grandes difficultés pour vivre. De sa famille pas un sou. Mais des reproches.
En janvier 1836, il reçoit de l'aide de Legouvé ainsi que des Bertin.
Et miracle un envoi de son père.On parlait de Berlioz, il écrivait dans la feuille gouvernementale. Son buste est traité en caricature, figurant parmi ceux de Balzac, Paganini, Alexandre Dumas, Victor Hugo… dans le « Musée des Célébrités Contemporaines ». Exposé en vitrine, il attirait l'œil par l'immense flambade des cheveux roux.
Harriett, malgré deux essais au théâtre, est définitivement écartée, tellement les critiques sont mauvaises.En 1837, Hector Berlioz entre dans la notoriété.
Il écrit son « Requiem » mais a bien des difficultés à pouvoir le jouer. Enfin le 4 décembre 1837, répétition générale, Alfred de Vigny qui y était convié écrit : « Musique belle et bizarre, sauvage, convulsive et douloureuse. »Trois cent exécutants. Il croit tenir le succès. Le 10 septembre 1838, à l'Opéra, salle houleuse, nerveuse. Berlioz en sortira vainqueur ou égorgé. L'ouverture est acclamée, mais la soirée s'achèvera, entre les applaudissements, les rires, les sifflets. Hector a l'impression que toute sa vie est brisée. Quinze ans de lutte, de travail, de génie pour devenir une chute retentissante, épouvantable.
Le 12 septembre, seconde représentation, le 14. La partie est perdue. Les articles sont bons mais pas de public pour sa musique. Berlioz tombe malade mais soutenu par ses amis fidèles, il joue au conservatoire le 16 décembre. Félicité par Paganini.
A trente six ans, le 10 mai 1839, il reçoit la croix de la Légion d'Honneur. Il se donne tout entier à l'écriture de « Roméo et Juliette ». Le 8 septembre, le compositeur peut dater l'achèvement de son manuscrit. Il le donne à la salle du conservatoire le 24 novembre 1839. Deux cent exécutants sous la direction de Berlioz , la première audition finit en triomphe.
Triste début d'année 1840. Malgré un « Roméo » qui est une révélation de génie. Il vit une existence de plus en plus impossible chez lui. Il retrouve une femme jalouse, violente, souvent souffrante, aigrie par le souvenir de ses succès au théâtre, une femme plus âgée que lui, vieillie. Peu à peu inoccupée, L'Irlandaise Harriett se met à boire. Elle devient criarde et pleine de colères contre lui. A l'automne 1841, Berlioz s'intéressait fort, depuis quelques temps déjà à mademoiselle Marie Recio, chanteuse. Les autres femmes de théâtre chanteuses ou danseuses qui faisaient tant souffrir Harriett, n'étaient que des femmes faciles, vaniteuses. Par contre Marie Recio le capta et le retint. Il fut dompté. Elle avait vingt sept ans et cherchait un engagement à l'Opéra. Elle avait peu de talent, de voix et une mère à nourrir. Berlioz approchait de la quarantaine et Marie était fort désirable. Grande, brune, mince, les yeux noirs, la bouche très en chair et écarlate, femme ardente et poussant à la sensualité.
Marie lui redonne un regain de passion et une seconde jeunesse.Mais encore des affaires d'argent et Marie piètre chanteuse voulait à tous prix, chanter en public, ce qui apporte bien des critiques à Berlioz qui impose sa maîtresse. Pauvre Berlioz, deux ménages mais malheureux par deux femmes au lieu d'une. Sa femme, il ne peut l'abandonner, elle ni l'enfant. Quant à Marie, elle le brouille avec les gens les plus utiles. Mais Marie est dominatrice, astucieuse, elle le tient. Il l'aime avec désespoir.Début 1842, il commence à lasser tout le monde à Paris, à l'Opéra. On ne le voit que trop, on lui bat froid, on l'évite.
Le 13 juillet 1842, le duc d'Orléans est tué dans un accident de voiture, fin d'un régime. L'Allemagne pourrait accueillir et faire triompher le novateur Berlioz ?
A Francfort, Hambourg, Berlin on joue et on a reproduit ses œuvres, on a reproduit ses articles et sa biographie. Fin septembre, il part avec Marie pour Bruxelles mais il n'a pas de succès. A son retour, Harriett découvre la double vie de son mari. Il s'évade de chez elle, fuit comme un coupable.. Il est rejeté de sa patrie, puisqu'il n'y trouve pas d'auditeurs pour son génie, il part vers l'Allemagne, seul début décembre 1842. Libre, maître de lui.Pas pour longtemps, de nouveau Marie Recio est blottie contre lui, elle exulte, elle le tient son grand homme, la chanteuse à demi-espagnole l'enivre de caresses.
Les concerts ne sont pas bien reçus, Marie veut chanter. Harcelé par la chanteuse, il aspire à se délivrer d'elle. Il réussit à partir pour Weimar seul. Il est heureux, il est seul, il peut errer à sa guise. Marie le dépiste rapidement et va tout faire pour le garder. La Symphonie Fantastique fut bien accueillie à Weimar.Suivent Brunswick, Hambourg, Berlin, Berlioz est la curiosité sensationnelle, un grand homme à la mode. Le voyage touche à sa fin, le retour à Paris au domicile conjugal s'avère difficile . Son fils de huit ans le retenait, il l'aimait tendrement. Harriett et Hector convinrent d'une séparation à l'amiable. En 1843, le romantisme n'est plus à la mode. Berlioz se sent dépaysé à Paris. Marie le harcèle pour chanter, ce qui le compromet. En mai 1844, l'exposition des produits de l'Industrie venait de s'ouvrir, Berlioz concocte un ensemble de fêtes : un concert, un bal et un banquet qu'il donnera lors de la clôture du festival le premier août 1844. La foule envahit, inonde la Salle des Machines. Ce fut un succès.
L'effet du festival perdure. Comme organisateur de concerts, comme chef, comme entraîneur d'hommes, la maîtrise de Berlioz est incontestée.Beethoven a toujours été pour Berlioz une référence, il est près de lui, invisible, présent, l'enlaçant avec les voix magiques, vivantes, de son œuvre surhumaine. Pendant l'été 1846 il vit une idéale union avec l'âme de Beethoven, il se fit en Hector Berlioz un travail profond. Il se met à la Damnation de Faust. Œuvre qui montre l'âme sincère, vibrante, lyrique, d'un musicien-poète.Il donne la première audition le 6/12/1846.
Il est ruiné par la Damnation de Faust. Durant plus de vingt ans, il ne peut pas la faire entendre à Paris. Quand il meurt en 1869, il désespère qu'elle puisse vivre. En 1877, elle ressuscite. Après 1900, on la transporte au théâtre. Ainsi, jusqu'à nos jours, elle connaît une vogue triomphale. Berlioz ne s'avouant pas vaincu, sur les conseils de son ami Balzac part à Saint-Pétersbourg le 15 mars 1847 où il vit un succès foudroyant. Il commença de jeter les semences musicales d'une influence profonde sur la musique russe, sur un Borodine, un Rimski-Korsakoff et un Moussorgski.
On disait de lui qu'il était le Victor Hugo de la musique. En Allemagne à Berlin, en juin 1847, elle obtint peu de succès. Il part en Angleterre pour remonter ses finances catastrophiques mais sans succès. Il apprend le décès de son père le 28 juillet 48. Le 10 décembre 48, Louis-Napoléon Bonaparte était élu président de la République. Berlioz commence d'écrire un grand Te Deum. Mais il faut vivre, il est journaliste, journalier. Quel métier !…Ah, comme il souhaiterait s'imposer à Paris comme chef d'orchestre, créer une société nouvelle, et tout à la fois divulguer sa musique et assurer l'existence de ses deux foyers.
Berlioz et ses amis vont fonder en fin 1849 une Société Philharmonique. Mais des dissensions et des recettes insuffisantes minent cette entreprise impossible .Spontini meurt le 24 janvier 1851, il ne reste plus que Berlioz , de grand compositeur vivant. Chopin vient de mourir, Mendelssohn est mort en 1847. Schumann est à peine connu de celui-ci, Liszt ne lui semble alors qu'un virtuose prodigieux. Il y a Wagner mais Berlioz ne se pose pas la question sur lui. Berlioz se sent de plus en plus isolé. Où sont les véritables artistes, les musiciens créateurs, les poètes ? A cinquante ans presque, Berlioz se fait prendre le fauteuil vacant de l'Institut.
Il traîne sa Société Philharmonique misérablement. Son fils Louis revient des Antilles. Jeune-homme sans jeunesse, inquiet, maladif. Engagé dans la marine marchande, il roule sur la mer, privé d'affection, comme un orphelin. En juin 1853, il donne pour la deuxième fois après Paris son Benvenuto Cellini à Londres au Covent Garden. Cette œuvre est trop contraire aux habitudes des anglais, c'est une défaite. En hâte, il revient à Paris. Mais la vie pour lui est un combat. Le 3 mars 1854, Berlioz est appelé car Harriett Smithson est morte. Près d'elle toute sa vie renaissait. Tant de souvenirs, tant de passion, tant de douceur et de tendresse. Son Ophélia dont l'image triomphante s'épanouit, cruellement belle et l'autre Ophélia, la vraie, la vivante, la morte. La douleur de Berlioz est sincère, profonde. Dans ce déchirement combien il se sent vieux, usé, fini… A cinquante ans, une ruine ! La vie continue et Marie Recio et Berlioz partent pour une tournée de concerts à Hanovre, Brunswick, Dresde. Il donne la Damnation de Faust, Roméo, la Fuite en Egypte. Succès mitigés. Retour à Paris qui lui semble plus bête que jamais, il est triste.
Depuis que Napoléon III a déclaré : « L'Empire c'est la Paix. » il n'est plus question que de guerre. Harriett morte, pouvait-il ne pas régulariser sa situation avec Marie ? Il écrit son testament le 17 octobre 1854, son testament d'artiste. Artiste inutile, incompris, asphyxié par l'isolement. Succombant sous sa destinée, le lendemain le 18, il épousait Marie Recio. Berlioz finit « L'Enfance du Christ » - Première audition le 10/12/54. Applaudissements discrets, en revanche grand succès pour « La Fuite en Egypte » et « Le Repos de la Sainte Famille ».
Toute la salle fait une longue ovation à l'auteur. Le public, enfin, lui est venu ; et Berlioz l'a conquis ! La presse, les jours suivants, constate le succès et l'amplifie. Mais Berlioz est quand même déçu car ses grandes œuvres sont mortes pour Paris, l'on ne veut admirer que ce triptyque, ce « tableautin » !
En février 1855, il va voir son ami Liszt fixé à Weimar. Camarade, confident de plus de vingt années. La princesse Say-Wittgenstein est plus qu'amoureuse de Liszt à l'époque. Au printemps 1856, il se remet à sa composition des Troyens à la demande de cette princesse. Vingt fois, il hésite à jeter ses brouillons au feu – Plus de sommeil. Et toujours l'obsession, l'idée fixe. Le poème des Troyens marche à toutes voiles. Le 21 juin 1856, élection définitive pour entrer à l'Institut. Au quatrième scrutin, il est enfin élu. En janvier 1857, il écrit de belles lettres, d'une plume ferme et d'un style alerte. Il va aux soirées de l'Institut. Il va aux soirées de Jérôme Napoléon, le Prince invite les membres de l'Académie des Beaux-Arts par paires : deux peintres, deux musiciens, deux sculpteurs…
Il compose le troisième acte des Troyens à l'été 1857. Il écrit :« Je travaille beaucoup,… pourtant j'ai à subir mille tourments… dans ce monde de crétin, qui est le monde des Arts à Paris… Nous autres, artistes, nous ne pouvons vivre que froissés, meurtris et irrités dans un pareil monde. » Printemps 1859, voilà plus d'un an que la grande partition est achevée. Il l'a réduite pour piano jusqu'au bout, et corrigée. Elle est prête. Personne n'en veut. L'Opéra ne veut pas des Troyens. Lui, tenaillé par la mort, il ne peut pas se résigner. Adèle sa sœur plus jeune que lui de dix ans meurt le 2 mars 1860.
Déchirement de cœur. Ils s'aimaient comme des jumeaux, de toutes les femmes mêlées à sa vie, c'était la seule, cette sœur aimante, qui ne lui eût pas fait de mal. En mars 61, c'est la première de Tannhäuser de Wagner à l'Opéra Impérial, c'est un scandale. Vengé, Wagner allait enfin comprendre la douleur, le désespoir et la mortelle irritation de Berlioz envers lui !
En mai 1861, Liszt écrivait à propos de Berlioz :« Notre pauvre ami est bien abattu et rempli d'amertume. Son intérieur lui pèse comme un cauchemar. A l'extérieur il ne rencontre que contrariétés et déboires… tout son être semble s'incliner vers la tombe. » Début 1862, il achève les actes de Béatrice et Bénédict, attendus par le Casino de Bade, ils seront prêts pour la saison d'été. Un vendredi 13 juin 1862, Marie Recio meurt d'une crise cardiaque. Sexagénaire, deux fois veuf, malade, seul, son fils au loin, comment va-t-il organiser sa vie ? Son fils qu'il croyait perdu, vient partager sa douleur pour une semaine.
Le 9 août 62, il obtient un succès immense pour « Béatrice et Bénédict ». Que lui importe, il souffre. Quand va-t-il pouvoir donner son ultime œuvre « Les Troyens » ? Début juillet 1863, il obtient 100 000 francs du ministère de subvention. L'éditeur Choudens, achète à Berlioz la partition 15 000 francs. La Damnation de Faust naguère vendue 700 francs. Plus du double. Enfin le 4 novembre 1863, la première. Il écrit :« Succès magnifique, émotion profonde du public, larmes, applaudissements interminables et un sifflet quand on a proclamé mon nom… Je suis tout étourdi de tant d'embrassades. »
La seconde le 6. La troisième le 9, Berlioz ne peut quitter le lit.Après tant d ‘efforts et de désespoirs, sa victoire, quand il la tient enfin, il n'en peut jouir… Il reste vingt jours cloué au lit. Le 20 décembre 1863 après plusieurs représentations des Troyens, lors de la dernière, c'était fini. Berlioz voit les Troyens à peine vendus, quitter l'étalage de l'éditeur jusqu'à l'oubli. En septembre 1864, il a écrit à Estelle Fornier son amour de jeunesse, l'Estelle aux brodequins roses en espérant une rencontre.
Il la retrouve mariée, mère et grand-mère, âgée de soixante dix ans et sans doute un peu surprise de cette réapparition après un demi siècle. Berlioz ne se sent plus seul, il peut correspondre avec elle, rêver. Il perd le sentiment de la réalité et peuple les pièces de son appartement parisien en mirages d'amour. La fille d'Estelle lui apprend que sa mère est effrayée par l'amour du vieux lion, de ses missives volcaniques. Il passe d'accès de tristesse à des accès de fantaisie. Tout dépend s'il a reçu une lettre de son Estelle.
En août 1865, il part pour Genève et passe quelques jours auprès d'elle. Elle lui redit encore les vérités que lui imposaient son bon sens. Il part. Isolement définitif, autour de lui, rien n'est vivant pour son cœur. Aucun espoir désormais, pour se cacher, la mort. Et pour l'attendre, rien que de la souffrance des tortures de la maladie. Estelle a écarté un mariage de roman. Berlioz retombe à sa douloureuse solitude. Tout son rêve s'effondre. Il comprend enfin qu'il ne peut épouser un mirage de son adolescence. Mais il renoue par lettres son roman avec madame Fornier.
Mais bientôt, il ne parle plus. S'il sortait, il glissait parmi les vivants comme un fantôme nocturne. Le 7 mars 1866, au cirque Napoléon se donnent deux morceaux de Wagner et un de Berlioz. Berlioz se dissimule parmi les auditeurs. Le septuor est acclamé. Bientôt on le reconnaît dans la salle. Mais plus d'un auditeur ne peut retenir ses larmes, en voyant ce vieillard, ce revenant, écroulé sous un triomphe qui semble posthume. A quoi bon pense-t-il. C'est trop tard. Le 5 juin 1867, Berlioz apprend que son fils Louis est mort emporté par la fièvre jaune. Il avait 33 ans. Berlioz est effondré, écrasé, anéanti. Qu'on le laisse mourir, c'est lui qui devrait être mort et non son fils. Il s'enferme chez lui, condamne sa porte. Pourtant fin 1867, il part pour Saint-Pétersbourg à la demande de la grande-duchesse Hélène de Russie, admiratrice de Berlioz. Début 68, il se laisse traîner à Moscou où cinq cents exécutants donne son Roméo et son Requiem. Le 15 février, il quitte la Russie. A son retour, les mêmes gestes, son écriture fait peine à voir. Admirable écriture, jusqu'à ce moment, artiste et décorative, impérieuse et qui n'avait pas changé depuis cinquante ans. Le docteur Nélaton lui annonce qu'il est perdu. En mars 1868, il part et voyage : Marseille, Nice, Monte-Carlo, une fois encore, par une après-midi de beau soleil, il veut revoir la mer à Nice. Une promenade célèbre et banale, longe le rivage. Il s'assied sur un banc. Il regarde la mer.
Vers le 15 mars 1868, il retourne à Paris. Des jours passent. Pour écrire une lettre, il lui faut deux jours.Décembre, janvier 1869 passent, longs mois sombres, aux heures mortes.
A midi et demi, le lundi 8 mars 1869, Berlioz s'éteignait chez lui à Paris, dans son appartement du cinquième étage de la rue de Calais. Les obsèques (jeudi 11 mars) ni fastueuses, ni mesquines, sont décentes. Ce compositeur, membre de l'Institut et Officier de la Légion d'Honneur obtient de la musique, des soldats et des discours. Cette année-là, Flaubert publie « L'Education Sentimentale ».Un an après, jour pour jour , le 8 mars 1870, avait lieu le Festival de l'Opéra, sous la conduite d'Ernest Reyer. C'était le commencement du triomphe définitif et de la gloire. Il semble qu'il en soit de certains artistes comme des martyrs des premiers siècles, pour qui l'année de la mort n'était que la première de l'immortalité.Biographie de Berlioz d'après l'œuvre de Adolphe BOSCHOT – 1939 – Relu en 1951.