
Thématique : Les musiciens
Référence : LAS 8412
Type de document : Reproduction d'un manuscrit autographe signé
Date du document : 2 janvier 1861
Taille du document : 2 pages de 27 cm x 20 cm
Tirage limité à : 500 exemplaires
Prix TTC : 14,00 €
Lettre adressée à son fils Louis et datée du 2 janvier 1861.
Louis Berlioz n’a pas eu une enfance heureuse ; témoin des disputes fréquentes de ses parents, il a été mis en pension lorsqu’Harret, sa mère, est tombée malade. Par la suite, Marie Recio, devenue Mme Berlioz après la mort d’Harriet, refuse d’accueillir le jeune homme. Hector souffre de cette situation, mais par faiblesse, il s’incline. Cette absence de foyer familial conduit Louis à choisir la carrière de marin. Quand son père lui adresse la lettre ci-dessous, il a vingt-sept ans, et vient d’être nommé second du capitaine à bord d’un navire des Messageries maritimes.
Quant à Berlioz, il attent fébrilement la création de son opéra ""Les Troyens"" que doit monter Carvalho, le directeur du Théâtre Lyrique. L’Opéra, en effet, s’est dérobé, lui préférant Wagner. D’où sa colère contre l’Allemand et contre Offenbach, par la même occasion! Irritation injuste, mais bien dans le caractère de Berlioz qui se croit persécuté et s’enflamme à tout propos. Aussi se soulage-t-il dans ses articles où il vitupère contre le mauvais goût et l’incapacité de son époque. Devoir attendre depuis plusieurs années la création des ""Troyens"", qu’il considère comme l’une de ses oeuvres majeures, est l’une des causes de son indignation, et s’il s’épanche ainsi auprès de son fils, c’est qu’il s’est habitué à le considerer comme son ami le plus cher.
2 Janvier 1861
Cher ami
Tu m’as laissé longtemps sans me donner de tes nouvelles…qu’importe que ce fut à mon tour de t’écrire ! Dois-tu regarder à cela. J’ai été si tourmenté de cent manières. J’ai eu une sorte d’Erysipèle à la joue gauche qui m’a fait beaucoup souffrir et dont il me reste une inflammation de la paupière. J’ai eu des montagnes d’épreuves à corriger pour les Troyens, et je n’ai pas pu trouver un instant pour continuer ma partition de Béatrice.
Quand ta lettre est arrivée j’allais écrire à Morel pour savoir depuis quand et pour quel pays tu étais parti.
Hier je suis allé aux Tuileries pour me montrer à l’Empereur qui se soucie aussi peu de moi que de mon ouvrage. Je ne sais pas comment sera pour la musique le nouveau ministre d’Etat, nous allons voir. Il se passe en ce moment des choses si étranges dans notre monde de l’art. On ne peut pas sortir à l’opéra des études du « Tannhäuser » de Wagner, on vient de donner à l’opéra comique une infamie en trois actes d’Offenbach (encore un Allemand) que protége Monsieur Morny. Lis mon feuilleton qui paraîtra demain sur cette horreur.
Tu as ri de l’histoire des cantatrices chinoises dans le dernier, mais tu ne sais pas que je pensais en l’écrivant à une de tes connaissances, Mlle de la Pommeray qui au concert de Wieniavski a égorgé des scènes d’Orphée de la façon la plus révoltante. Jamais cuisinière ne chanta ainsi ! J’étais furieux. Et comme elle tournait autour de moi, après son exécution, pour me soutirer un compliment, j’étais bien décidé, si elle m’eut fait une question, à lui répondre : « Mademoiselle c’est horrible ! et vous devriez vous cacher ! » Elle va être furieuse de n’être pas même nommée dans mon compte rendu du concert de Wieniavski.
Tu ne dis pas quel est ton titre maintenant, quels sont en somme tes appointements. Je ne sais à cet égard rien de positif.
Et quand reprends tu la mer ?
Si tu vois mon oncle Marmion dis lui mille choses affectueuses de ma part. Le théâtre lyrique va toujours fort mal. Il commence à ne plus payer les artistes. « Bety » ne pourra pas tenir ; je voudrais que Carvalho rentrât. Il sera au moins plus capable que ce pauvre « Bety » de mettre en scène les Troyens, dont les études, avec un directeur tel que « Bety », me paraissent impossibles.
« Benazot » est ici, il m’a engagé pour Bade ; je lui ai promis mon opéra en un acte pour son nouveau théâtre qu’on bâtit à Bade.
Voilà toutes mes nouvelles. Adieu cher ami je t’embrasse, nous t’embrassons de tout notre cœur.
Hector Berlioz
(L’Oncle Marmion, officier mondain et célibataire, venait souvent à Paris pour emmener Hector, jeune étudiant, dîner au restaurant et le conduisait à Feydeau ou à d’autres théâtres.)
v
January 2nd 1861
Dear friend
You left me a long time with no news… no matter if it was my turn to write to you! You may be out of these considerations. I was in many troubles. I caught a kind of Erysipelas on my left cheek, which made me suffer a lot. It left but resulted in an eyelid inflammation. I got to correct a pile of proofs about the “Troyens”, and I have not been able to find a minute to carry on with my score of “Beatrice”.
When your letter arrived, I was about to write to Morel to know when and where you had gone. Yesterday, I went to the “Tuileries” to show myself to the Emperor. He has got a low esteem of me as well as my work. I do not know what influence the new Ministry of State will have on music. Time will tell. Odd things occur currently in the world of art. At the opera, we cannot release studies from Wagner’s Tannhaüser, and an infamy in 3 acts of Offenbach (another German protected by Miss de Morny) has just been played at the “opéra comique”. Tomorrow, you will have to read my pamphlet on this horror. Did you laugh at my story of the Chinese opera singers in my last publication? The thing you do not know is that when I wrote it, I was thinking of one of your acquaintances.
During the concert of Wieniavski, Miss de la Pommeray sang scenes from “Orphée” the worst way you could imagine. A cook has never sung like that! I was mad. And as she started to get closer to me to collect compliments after the “massacre” I was well decided to tell her: “Miss it is awful! And you should be ashamed!” She is going to be mad at me as I will not mention her name in my report of the Wieniavski concert.
You say nothing concerning your new title now? What are your new appointments? I heard nothing positive about it. When will you take the open sea again? If you see my uncle Marmion tell him my love.
The lyrical theatre is still in a bad posture. It has started not to be profitable enough to pay the artists. Bety will not be able to cope with it. I wish Carvalo was back. At least he will be more effective than Bety concerning the direction of the “Troyens”, which studies, with a director like Bety, seem to be impossible to me.
Bénezet is here; He hired me for Bade; I promised him my opera in one scene for his newly built theatre in Bade.
Here are all my news. Goodbye my dear friend, I kiss you, we kiss you with all our love.
H. Berlioz
Prix TTC : 14,00 €