
Thématique : Les musiciens
Référence : LAS 3732
Type de document : Reproduction d'un manuscrit autographe signé
Date du document : 17 septembre 1865
Taille du document : 2 pages de 27 cm x 21 cm
Tirage limité à : 500 exemplaires
Prix TTC : 14,00 €
Cette lettre est significative du climat d’amitié qui s’est établi entre la princesse et le musicien, signification aussi de la confiance que celui-ci témoigne à sa correspondante, une confiance qu’il n’accorde pas à tout le monde, loin s’en faut. Dans les dernières années de sa vie, après tant de déceptions, Berlioz a perdu toutes ses illusions sur le genre humain ; Caroline de Sayn-Wittgenstein fait partie des rares privilégiés auprès desquels il se livre. Les allusions à son voyage à Genève et aux bienfaits de son cher docteur en sont la preuve. En allant à Genève, Berlioz poursuivait l’un de ces rêves insensés, comme lui seul pouvait en faire. Ayant perdu sa seconde épouse, Marie, et s’étant retrouvé sans présence féminine auprès de lui, un amour d’enfant, vieux de plus d’un demi-siècle, avait jailli dans son souvenir : quand il avait douze ans, il était amoureux d’Estelle Duboeuf, une jeune fille de son entourage, elle-même âgée de dix-neuf ans. Bien entendu, il n’avait jamais avoué la vérité à celle qui alors avait fait battre son coeur...
Et voilà que cinquante ans plus tard, il ressentait soudain cette passion, aussi ardente qu’au premier jour ! Aussitôt, il s’était mis en tête de retrouver l’objet de sa flamme. Estelle était aujourd’hui une vieille dame, tout éberluée par la révélation des sentiments du musicien. Elle résidait la plupart du temps à Genève et elle avait accepté de recevoir Berlioz, mais seulement pour le raisonner, car elle n’avait nulle envie de refaire sa vie comme l’y invitait son vieil amoureux. D’où désespoir du musicien ; ce qui n’empêchait pas cet éternel chasseur de chimères de poursuivre la quête de ses rêves...
De ses états d’âme, la princesse reçoit la confidence en même temps que des nouvelles de son état de santé de plus en plus déplorable.
Chère princesse
Vous avez raison, cent fois raison. La lettre que vous m’avez écrite il y a un mois et demi est une des plus cordiales, des plus charmantes que j’aie jamais reçues de vous ; celle de toutes à laquelle j’eusse le plus voulu répondre dignement ; et c’est précisément celle que j’ai laissée sans réponse. Mais pardonnez moi à cause des douleurs physiques sans relâche que je subis depuis longtemps.
Vingt fois je me suis approchée de ma table pour vous écrire et vingt fois la plume m’est tombée de la main.
Voilà ce que c’est que d’être si bonne, je comptais sur votre extrême indulgence qui en effet ne m’a pas fait défaut .
Aujourd’hui je veux absolument vous répondre et vous excuserez le décousu de ma lettre.
Tout ce que contient la vôtre de ce matin d’observations musicales me paraît radieux de bon sens. Je n’entrerais pas sur ce terrain, cela me fatigue trop et ne peut guère vous intéresser. J’arrive d’un excursion à Genève, Grenoble et Vienne.
L’arrivée à Genève a eu pour résultat de me délivrer radicalement de mes douleurs pendant deux jours ; je ne savais comment adorer assez mon cher docteur de son influence magnétique. Mais hélas elle a été de courte durée. Au milieu de ce triste enivrement je ne vous ai pas oubliée, et j’ai obtenu la permission de vous envoyer un exemplaire des Mémoires.
Ce volume serait donc déjà parti pour Rome si je n’avais pas craint de le voir confisqué par la censure romaine à cause de deux passages mal sonnants. Dites moi ce qu’il faut faire pour ne pas m’exposer à cet accident.
Nous avons fait de longues promenades, sur le bord du lac… On m’a grondé pour mon peu de résignation. La tristesse m’envahissait, je suis reparti. Depuis, j’ai reçu une lettre qui m’a rendu de la force.
Que voulez vous ? Je ne puis me consoler de la vie. Et je sens bien mon injustice et mon ingratitude. Quand on a d’ailleurs une amie telle que vous…
Je suis bien content d’apprendre que l’œuvre nouvelle de Liszt a été tout de suite comprise, plus content encore que cela lui ait fait plaisir. Les évènements du monde musical semblent tous pour moi maintenant se passer au fond d’un puits ; de temps en temps je me penche sur la margelle pour écouter ce qui se passe là-bas. On ne peut pas imprimer le livret des Troyens en tête de la partition, parce que c’est la propriété de Michel Levy qui ne permet pas à l’éditeur de musique de s’en emparer ; sans cela je n’eusse pas donné lieu à votre juste observation.
Au reste vous verrez dans les derniers chapitres des Mémoires (chapitres que vous ne connaissez pas) toute l’histoire de cet ouvrage ; et d’autres choses bien plus tristes encore.
Adieu chère princesse, je suis tout haletant pour avoir écrit ; il faut me coucher.
A vous
H. Berlioz
Paris, 17th September 1865
Dear Princess,
You are right, absolutely right. The letter you wrote to me one and half month ago is one of the most cordial, of the most charming I ever received from you; the one I would have liked to answer to in a most dignified manner; and it is precisely the one I left unanswered. May you forgive me for I have been suffering from relentless physical pain for a long time? Twenty times I went up to the table to write to you, and twenty times my quill fell from my hand.
This is what it means to be so kind; I have relied on your extreme indulgence, which has not failed me. Today I absolutely want to answer you and you shall excuse the fact that my letter is rambling.All that your letter from this morning contains of musical remarks appears to me as dazzling with good sense. I will not go along with you there, it makes me too tired and it cannot interest you very much.
I am just coming back from a trip in Geneva, Grenoble and Vienna.The arrival in Geneva had, for a result, to deliver me completely from my pain for two days. I did not know how to adore my dear doctor for his magnetic influence. But alas, it went for a short time. But in this sad situation I have not forgotten you, and I have been allowed to send you a copy of the “Mémoires” (memoirs). This copy would already have been sent to Rome if I had not feared it would be confiscated by the Roman censorship, because of two bad sounding passages. Tell me what I have to do not to expose myself to this accident.
We went out for long walks by the lake… I got told off for my little resignation. Sadness was assailing me, I left again. Since then, I have received a letter, which gave me some strength again.What do you want? I cannot get over life. And I really feel my injustice and my ingratitude. Besides when one has a friend such as you…
I am really glad Liszt’s latest work has been understood straight away, and even more that it pleased him. To me, the events of the musical world now all seem to take place at the bottom of a pit; from time to time I bend over the rim to listen to what is happening there.
We cannot print the libretto of the “Trojans” at the top of the score, because it is Michel Levy’s property and he does not allow the music publisher to get hold of it; without this I would not have taken your observation into account.
You will then see in the last chapters of the “Mémoires” (these are chapters you do not know) the whole story of this work; and other even sadder things.
Farewell my dear princess,
I am quite breathless for writing; I have to go to bed.
Yours sincerely,
H. Berlioz
Prix TTC : 14,00 €